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Gaëlle Leenhardt & Damien Le Dévédec

Fantômes de polychrome (Ghosts of polychrome)

Gaëlle Leenhardt and Damien Le Dévédec, Fantômes de polychrome (Ghosts of polychrome), 07 min 30 sec, 2020, © Gaëlle Leenhardt and Damien Le Dévédec, photography: Gaëlle Leenhardt, editing: Damien Le Dévédec, voices: Fabienne Leenhardt, Gaëlle Leenhardt, Adeline Barré

‘‘Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils.  L’odeur volumineuse des plantes aromatiques racle la gorge et suffoque dans la chaleur énorme. A peine, au fond du paysage, puis-je voir la masse noire du Chenoua qui prend racine dans les collines autour du village, et s’ébranle d’un rythme sûr et pesant pour aller s’accroupir dans la mer. […]

Au bout de quelques pas, les absinthes […] prennent à la gorge. Leur laine grise couvre les ruines à perte de vue. Leur essence fermente sous la chaleur, et de la terre au soleil monte sur toute l’étendue du monde un alcool généreux qui fait vaciller le ciel. […] Dans ce mariage des ruines et du printemps, les ruines sont redevenues pierres, et perdant le poli imposé par l’homme, sont rentrées dans la nature. Pour le retour de ces filles prodigues, la nature a prodigué les fleurs. Entre les dalles du forum, l’héliotrope pousse sa tête ronde et blanche, et les géraniums rouges versent leur sang sur ce qui fut maisons, temples et places publiques. Comme ces hommes que beaucoup de science ramène à Dieu, beaucoup d’années ont ramené les ruines à la maison de leur mère. Aujourd’hui enfin leur passé les quitte, et rien ne les distrait de cette force profonde qui les ramène au centre des choses qui tombent. […]

Bien pauvres sont ceux qui ont besoin de mythes. Ici les dieux servent de lits ou de repères dans la course des journées.[…] Des collines s’encadraient entre les arbres et, plus loin encore, un liséré de mer au-dessus duquel le ciel, comme une voile en panne, reposait de toute sa tendresse. […] Sur la mer, c’est le silence énorme de midi. Tout être beau a l’orgueil naturel de sa beauté et le monde aujourd’hui laisse sont orgueil suinter de toutes parts. […]

Dans cette splendeur aride,[…] Peu à peu, le vent à peine senti au début de l’après-midi, semblait grandir avec les heures et remplir tout le paysage. Il soufflait depuis une trouée entre les montagnes, loin vers l’est, accourait du fond de l’horizon et venait bondir en cascades parmi les pierres et le soleil. Sans arrêt, il sifflait avec force à travers les ruines, tournait dans un cirque de pierres et de terre, baignait les amas de blocs grêlés, entourait chaque colonne de son souffle et venait se répandre en cris incessants sur le forum qui s’ouvrait dans le ciel. Je me sentais claquer au vent comme une mâture. Creusé par le milieu, les yeux brûlés, les lèvres craquantes, ma peau se desséchait jusqu’à ne plus être mienne. Par elle, auparavant, je déchiffrais l’écriture du monde. Il y traçait les signes de sa tendresse ou de sa colère, la réchauffant de son souffle d’été ou la mordant de ses dents de givre. Mais si longuement frotté du vent, secoué […], étourdi de résistance, je perdais conscience du dessin que traçait mon corps. Comme le galet verni par les marées, j’étais poli par le vent, usé jusqu’à l’âme. J’étais un peu de cette force selon laquelle je flottais, puis beaucoup, puis elle enfin, confondant les battements de mon sang et les grands coups sonores de ce cœur partout présent de la nature. Le vent me façonnait à l’image de l’ardente nudité qui m’entourait. Et sa fugitive étreinte me donnait, pierre parmi les pierres, la solitude d’une colonne ou d’un olivier dans le ciel d’été.

Ce bain violent de soleil et de vent épuisait toutes mes forces de vie. A peine en moi ce battement d’ailes qui affleure, cette vie qui se plaint, cette faible révolte de l’esprit. Bientôt, répandu aux quatre coins du monde, oublieux, oublié de moi-même, je suis ce vent et dans le vent, ces colonnes et cet arc, ces dalles qui sentent chaud et ces montagnes pâles autour de la ville déserte. Et jamais je n’ai senti, si avant, à la fois mon détachement de moi-même et ma présence au monde.

[…] ce qui me frappe à ce moment, c’est que je ne peux aller plus loin. Comme un homme emprisonné à perpétuité – et tout lui est présent. Mais aussi comme un homme qui sait que demain sera semblable et tous les autres jours. Car pour un homme, prendre conscience de son présent, c’est ne plus rien attendre. S’il est des paysages qui sont des états d’âme, ce sont les plus vulgaires. Et je suivais tout le long de ce pays quelque chose qui n’était pas à moi, mais de lui, comme un goût de la mort qui nous était commun. Entre les colonnes aux ombres maintenant obliques, les inquiétudes fondaient dans l’air comme des oiseaux blessés. Et à leur place, cette lucidité aride. L’inquiétude naît du cœur des vivants. Mais le calme recouvrira ce cœur vivant : voici toute ma clairvoyance. […]

Qu’est-ce que le bleu et que penser du bleu ? C’est la même difficulté pour la mort. De la mort et des couleurs, nous ne savons pas discuter.  Et pourtant, c’est bien l’important cet homme devant moi, lourd comme la terre, qui préfigure mon avenir. Mais puis-je y penser vraiment ? Je me dis : je dois mourir, mais ceci ne veut rien dire, puisque je n’arrive pas à le croire et que je ne puis avoir que l’expérience de la mort des autres. J’ai vu des gens mourir. Surtout, j’ai vu des chiens mourir. C’est de les toucher qui me bouleversait. […]

Que signifie le reste : des flots de sang viennent battre à mes tempes et il me semble que j’écraserais tout autour de moi. […]

Pour moi, devant ce monde, je ne veux pas mentir ni qu’on me mente. Je veux porter ma lucidité jusqu’au bout et regarder ma fin avec toute la profusion de ma jalousie et de mon horreur. C’est dans la mesure où je me sépare du monde que j’ai peur de la mort, dans la mesure où je m’attache au sort des hommes qui vivent, au lieu de contempler le ciel qui dure. Créer des morts conscientes, c’est diminuer la distance qui nous sépare du monde, et entrer sans joie dans l’accomplissement, conscient des images exaltantes d’un monde à jamais perdu. […]

Le monde finit toujours par vaincre l’histoire. Ce grand cri de pierre […] entre les montagnes, le ciel et le silence, j’en sais bien la poésie : lucidité, indifférence, les vrais signes du désespoir ou de la beauté. Le cœur se serre devant cette grandeur […]

Maintenant, les arbres s’étaient peuplés d’oiseaux. La terre soupirait lentement avant d’entrer dans l’ombre. Tout à l’heure, avec la première étoile, la nuit tombera sur la scène du monde. Les dieux éclatants du jour retourneront à leur mort quotidienne. Mais d’autres dieux viendront.  Et pour être plus sombres, leurs faces ravagées seront nées cependant dans le cœur de la terre.

[…] un chant d’oiseau qui vient de l’autre côté du plateau, de soudains et brefs ruissellements de chèvres sur les flancs des collines et, dans le crépuscule détendu et sonore, le visage vivant d’un dieu à cornes au fronton d’un autel.’’

Excerpts from the essays by Albert Camus Noces à Tipasa and Le vent à Djémila

Noces suivi de L’été

Gallimard, 1959.

“In the spring, Tipasa is inhabited by gods and gods speak through the sun and the scent of the absinthes, the silver armour of the sea, the raw blue of the sky, the flower-covered ruins and the torrents of light that splash down on the heaps of stone. At certain times of the day, the countryside is black with sun. The eye tries, in vain, to see beyond the drops of light and colour that tremble at the edge of its lashes. The voluminous odour of aromatic plants burn the throat and suffocates us in the enormous heat. In the distance, I can just make out the black mass of Mount Chenoua, rooted in the hills around the village and moving with a steady, ponderous rhythm down to the sea, to crouch in the water. […]

A few steps into the ruins, […] assailed by the scent of the absinthes. Their grey wool blankets the ruins as far as we can see. Their essence ferments in the heat and, rising upward from earth to sky, a full-bodied liquor envelopes the world and makes the sky shimmer. […] In this marriage of ruins and springtime, the ruins have reverted to stones, lost the polish imposed by man, and returned to nature. For the return of her prodigal daughters, Nature has been prodigal with flowers. Between the flagstones of the forum, the heliotrope pokes out its round white head, and scarlet geraniums splash their blood on what used to be houses, temples and squares. Like men whose vast knowledge leads them back to God, these stones, with the years, have returned to their mother. Today, their past has finally left them, and nothing distracts them from the profound force that is pulling them back to the centre of all that falls.

They’re impoverished, those who need myths. Here, gods serve as beds or resting places in the passing of days. […] The hills were framed by the trees and, still further away, hung a sliver of sea on which the sky, like a becalmed sail boat, rested tenderly. Over the sea, the enormous silence of midday has fallen. Every beautiful creature feels a natural pride in its own beauty and today the world allows its pride to seep out every pore. […]

In this arid splendour […] Little by little the wind, hardly felt at the beginning of the afternoon, seemed to grow with the hours and fill the whole landscape. It blew from a gap in the mountains, far away to the east hastened up from the depths of the horizon, and bounded, cascading, amid the stones and the sun. Without cease, it whistled powerfully through the ruins, bathed the heaps of pitted blocks, surrounded each column with its breath, and came to spill out in unceasing moans over the forum that lay open like a mast. Hollowed out by my surroundings, eyes burning, lips cracked, my flesh became so dry that is was no longer mine. Through it, before, I had deciphered the writing of the world, the signs of its tenderness or its anger, the warmth of its breath, or the bite of its frost. But, buffeted so long by the wind, washed by it […], dazed out of resistance, I lost consciousness of the pattern traced by my body. I was polished by the wind, worn down to the soul. I became a little of that force by which I drifted, then more, then, at last, nothing else, confounding the beating of my blood with the great sounding beat of this ever-present heart of nature. The wind fashioned me in the image of the scorching nudity that surrounded me. And its fugitive embrace gave me, a stone among stones, the solitude of a column or an olive tree against the summer sky.

This violent bath of sun and wind drained all the life from me, hardly leaving that fluttering, that grumbling, that feeble revolt of the spirit. Soon, spread out to the four corners of the world, I was the wind, and in the wind, these columns and this arch, these hot flagstones, and these pale mountains around the deserted city. And never have I felt so strongly both my detachment from myself and my presence in the world.

[…] what strikes me at this moment is that I can go no further. Like a man condemned to life imprisonment, for whom everything is in the present, but who also knows that tomorrow will be the same, and all the other days. Because for a man to become aware of his present is to expect nothing any longer. If there are landscapes which are states of the soul, they are the most vulgar. Through this landscape I followed something which was not mine, but its, like a taste of death we had in common. Between these columns with their now oblique shadows, anxieties came to rest like wounded birds. And in their place, this arid lucidity. […]

What is blue, and what can one say about blue? One has the same difficulty with death. About death and colours we cannot reason. And yet what is really important is this man before me, heavy as the earth, who prefigures my future. But can I truly think about it? I tell myself: I must die, but this means nothing, since I cannot make myself believe it and can only experience the death of others. I have seen people die, above all, I have seen dogs die: it was touching them that upset me. […]

What does the rest matter? […]

For myself, here in the world, I do not want to lie nor to be lied to. I want to carry my lucidity to the end and look at my death with all the profusion of my jealousy and horror. It is in the measure that I separate myself from the world that I am afraid of death, in the measure that I attach myself to the fate of living men, instead of contemplating the enduring sky. To create conscious deaths is to diminish the distance which separates us from the world, and makes us enter without joy into the consummation of our lives, conscious of the exalting images of a world forever lost. […] The world always ends by vanquishing history. This great stone outcry […] amid mountains, sky, and silence, I know its poetry well; lucidity, indifference, the true signs of despair or beauty. The heart contracts before this grandeur […] 

Now, the trees were filled with birds. The earth sighed slowly before sinking into the shadows. In a moment, with the first star, night will fall over the world’s stage. The radiant gods of daytime will return to their daily deaths. But other gods will come. Their ravaged faces, though darker, will nonetheless have been formed at the heart of the earth.

[…] a bird song that comes from the other side of the plateau, the sudden, brief descent of goats on the sides of the hill and, in the relaxed and echoing twilight, the living features of a horned god on the pediment of an altar.”

Excerpts taken from the following translations of the original in French into English:

Nuptials in Tipasa in “Sense and Sensuality A commented translation of Albert Camus’s Noces
Thesis by Sarah C. Lott
University of Ottawa, 1997
National Library of Canada
www.ruor.uottawa.ca/handle/10393/4358

Albert Camus, The Wind at Djemila Encounter, October 1953, pp. 46-48
Archived online at UNZ.org.
www.unz.com/print/Encounter-1953oct-00046/